1er Avril : extrait de journal intime
Par Waterminotaure le jeudi 10 juin 2010, 18:46 - Lifetime Brotherhood - Lien permanent
1er Avril : Réveil en douceur à l'hôtel Ibis de Roissy ce matin. Le dernier appel est à 9h50 à la porte d'embarquement, il est 8h00, j'ai donc tout le temps du monde pour m'y rendre. C'est la première fois que je prends l'avion seul, j'essaye de ne pas trop réfléchir et d'enchaîner toutes les étapes sans accroc.
Je me rends à la réception, on vérifie si j'ai droit au petit-déjeuner. L'employée cherche quelques secondes sur son écran puis me regarde légèrement d'un air préoccupé, comme si quelque chose n'allait pas. Je lui souris imperceptiblement. « Allez-y » me dit-elle finalement. Après manger, je repars vers la chambre pour rassembler mes dernières affaires. Je me rends compte que j'ai oublié mon sac à dos près de la table, j'y retourne et le récupère : encore un incident grave magistralement évité. En me relevant je me cogne contre une lampe en inox trop basse, dans un grand bruit de casserole. Quelques visages se tournent, mais je suis déjà reparti. Au moment de passer en caisse, j'attends deux minutes derrière un monsieur à l'accent britannique. Vu l'heure, j'ai encore le temps, j'espère juste qu'ils ne me causeront aucun problème. Eh non, le personnel est bien renseigné, j'ai effectivement la gratuité pour la nuit et pour le petit-déjeuner, ce qui m'épargnera de sortir la photocopie de l'e-mail maternel, censé éviter de me faire payer quoi que ce soit.
J'essaye de m'orienter à la sortie de l'hôtel pour trouver le moyen de me rendre à l'aéroport. Une fois arrivé au terminal 1 après une quinzaine de minutes de navette automatisée, je m'aperçois que mon vol n'y est pas affiché. Je regarde plus attentivement mon billet, finalement c'est au terminal 2 qu'il faut se rendre. J'étais pourtant certain que c'était l'autre. Je reprends la navette dans l'autre sens, l'heure tourne. La queue aux différents postes de sécurité est interminable. J'arrive finalement 5 minutes avant la fermeture de la porte. Encore une fois, j'ai bien fait de partir très en avance. Il est presque 11h00 quand l'avion décolle.
Je regarde plusieurs films au cours des 6 heures de vol. Nous traversons le Sahara, étendue infinie de sable et de rochers. La luminosité dehors est agressive, je préfère refermer le hublot. L'avion est loin d'être rempli, il y a suffisamment de place pour se coucher pour celui qui veut. Je vois un Africain transportant des œufs de Pâques géants dans son sac : la région du Cameroun où je me rends est en effet majoritairement chrétienne, et francophone.
Je tourne la tête une nouvelle fois vers l'extérieur. Le paysage a beaucoup changé. Le sable a laissé la place à une jungle verte luxuriante fracturée de quelques routes, ou plutôt quelques pistes, en terre rouge-orangée. Les maisons ressemblent à des taudis, avec des toits en tôle ou en branchages. Je soupire légèrement. Le confort sera spartiate. En l'espace de 5 secondes, le temps change et passe de nuageux à pluie torrentielle. L'avion descend progressivement, puis touche le sol. La piste de l'aéroport se doit d'être d'un béton irréprochable pour être utilisable sans danger, et c'est le cas. Comme si tout l'argent de la région disparaissait dans l'entretien de celle-ci. Il est 17h30 en France, 16h30 heure locale. Je m'attends à tout moment à rencontrer des militaires armés dans l'aéroport qui refuseront de me laisser entrer sans une compensation en euros. Finalement personne ne fait d'histoires. Mais j'avais entendu tellement d'anecdotes que je préférais être méfiant.
J'arrive finalement, toujours après de multiples contrôles, à sortir de l'aéroport. Je cherche le comité d'accueil du regard : je m'imagine mal survivre seul dans ce pays où je n'ai jamais mis les pieds. Heureusement les visages blancs sont repérables de loin dans une foule africaine, je salue mes parents et notre hôte Papa Achille – surtout ne jamais oublier la particule devant le prénom d'une personne.
Je monte dans la voiture. Il pleut toujours et il paraît que la pluie au Cameroun est censée arrêter toutes les activités : les taxis se garent, plus personne ne met les pieds dans la rue. Effectivement la pluie tropicale a peu de choses en commun avec ce que nous pouvons observer en France, tout déborde, des flaques géantes se forment, d'une profondeur pouvant atteindre facilement 50 centimètre, et les voitures doivent les traverser en priant de ne pas s'enfoncer dans un nid de poule, ou devrais-je dire un nid de vache. En effet les routes sont dans un sale état et le slalom entre les trous est le sport national.
Mais la pluie est capricieuse dans cette région du monde. Elle peut se répartir sur de minuscules zones, il peut pleuvoir dans un quartier donné alors que le quartier voisin reste sec. La pluie trône donc en tête de la liste des excuses pour ne pas se rendre au travail, puisqu'elle est très localisée et difficilement vérifiable. Je me rappelle d'un certain cours de mathématiques à l'UTT en 2007 : j'étais en première année, un étudiant camerounais était arrivé vingt minutes en retard. Lorsque l'enseignant lui demanda avec sévérité la raison de cette arrivée tardive, il lui répondit simplement « j'ai marché sous la pluie ».
Nous arrivons chez Papa Achille, un appartement situé dans l'immeuble V de la Cité Verte, un quartier de Yaoundé. On m'invite immédiatement à la table pour manger quelque chose. On est en pleine saison des mangues, elles ont un goût d'une intensité introuvable en France et il en pousse en telles quantités que la perte est énorme tous les ans. Je pioche aussi une banane et on m'invite à me servir du Top Grenadine, une boisson gazeuse locale analogue au Top Pamplemousse, au Top Citron et à d'autres variantes. Ces sodas ultra sucrés sont produits dans ce qu'on appelle les brasseries camerounaises, on m'apprend d'ailleurs qu'un grand patron de ces brasseries a pris le même vol que moi et est sorti en premier de l'avion, entouré de gardes du corps, avant de monter à l'arrière d'une voiture noire, immense et impeccable. Il faut savoir qu'au Cameroun la richesse doit se montrer, les gens fortunées sont généralement bien « bombées », comme l'a dit un jour un chauffeur de taxi gabonais prénommé Pamphile à mes parents, c'est à dire qu'elles ont de l'embonpoint. Alors que les Européens cultivent la maigreur, les Africains voient dans la grosseur un signe de bonne santé financière. Ma sœur m'a raconté qu'un jour quelqu'un qu'elle n'avait pas vu depuis quelques mois lui fit ce compliment : « tu as bien grossi ! ».
Quelqu'un me demande quel effet ça fait de voir un pays comme le Cameroun, j'affirme que « c'est dépaysant ». On me répond en riant « Mais Yaoundé est une grande ville, c'est la capitale du pays, tu n'as pas encore vu la campagne ». Je rétorque que oui certainement, la campagne, ça doit être encore plus dépaysant.
J'apprendrai quelques jours plus tard que ma réponse « c'est dépaysant » a généré un quiproquo inattendu en étant interprétée comme « c'est des paysans », comme si j'avais pris de haut tous les habitants du pays en même temps pour insister sur leur pauvreté avec un air dédaigneux. Comme quoi une seule petite phrase peut provoquer une catastrophe.
Je remarque que la télé fonctionne en permanence même si personne ne la regarde. On capte les chaînes françaises par satellite et on ne manque aucun match de foot. Tout le monde est connecté par téléphone mobile, on recharge son forfait en marchant dans la rue et en allant dans les Call Box, de petits stands en bois abrités par un parasol qui affichent leurs tarifs sur des bouts de cartons. De plus en plus de monde a accès à internet : l'Afrique est en pleine période de numérisation.
Au Cameroun, il n'y a normalement qu'un seul gros repas par jour. Mais notre hôte Papa Achille a tout prévu, il revient tous les jours de chez ses parents afin de remplir le frigo pour que nous puissions avoir tous nos repas réglementaires. L'alimentation du Cameroun est très riche, on pourrait manger un plat différent tous les jours pendant un ou deux mois : du riz, des tubercules, des légumes, beaucoup de poisson suivant les régions, de la viande de toutes sortes, des fruits... sans compter les produits importés de France que l'ont peut acheter au Casino du centre ville, destiné aux expatriés en manque de chocolat, de vin ou de pâtes.
Après cette grosse journée je me dirige vers le lit qui m'est destiné, je le trouve large, peut-être une fois et demie la largeur du mien en France. Il est fréquent de dormir à plusieurs dans le même lit, c'est pour cette raison qu'ils sont plus spacieux. Je me bombarde de crème répulsive avant de m'enfermer derrière le filet blanc de la moustiquaire. Un long séjour m'attend, plein de surprises.