Stage de macchabées
Par Maxx le mardi, septembre 22 2009, 20:49 - Stétho et scalpel - Lien permanent
Ça y est, mon stage infirmier est fini. C'était une rupture, que dis-je, une petite révolution : après un an de pure théorie, de sciences fondamentales aussi éloignées de l'étude clinique que possible, je me suis retrouvé plongé dans le bain grouillant de l'un des services les plus remuants du CHU de Rouen : la réanimation médicale. Chiffres : 15% de décès, 31 au mois d'août, autant de familles en pleurs, ça fait froid dans le dos. Mais puisque je me suis destiné à me prendre ça en pleine face toute ma vie, autant commencer dès maintenant. Les épisodes mémorables se sont succédés à un rythme effréné, rien sur quoi je pourrais vraiment rire (serment d'Hippocrate, toussa, et puis un peu d'humanité ça fait jamais de mal)... même si sur le moment je reconnais avoir souri devant une tentative de suicide au Sédatif PC (homéopathie). Autant essayer de se tuer en buvant un verre de lait. A moins de faire une fausse route. Ah, voilà qui m'amène à parler d'un des épisodes les plus marquants de ce stage, qui lui n'a absolument rien d'amusant. Un homme de 48 ans fait une fausse route, qui dégénère et s'ensuit d'un arrêt cardiaque et respiratoire. Transporté en urgence au CHU, mais trop tard, le manque temporaire d'oxygène a causé des dommages irréversibles au cerveau. Il meurt deux jours plus tard, alors que j'assiste à la scène atroce de la fille, de la femme et de la mère en pleurs. Cueilli à froid, ça fait un drôle d'effet.
Bon, je ne m'étendrai pas plus sur l'accueil des familles, c'est parfois à la limite du voyeurisme.
L' autre aspect difficile (qui paraîtra dérisoire comparé au précédent), c'est les odeurs (diarrhée à 6h30, c'était la meilleure, de loin), mêlées à l'alcool du sha (solution hydro-alcoolique, le truc qui se vend partout maintenant que la grippe A terrorise les masses) et au parfum des croissants de la cafétéria. Mh. Surtout quand on a un goût de dentifrice dans la bouche en arrivant.
L'équipe en elle-même était très bonne. Médecins, externes, infirmiers, aides-soignants, ASH... La particularité de la Réa Médicale tient au fait que ses effectifs sont très importants (pour assurer des soins intensifs et réguliers à des patients toujours très faibles), ce pourquoi même après 3 semaines, je ne connaissais que la moitié des gens y travaillant. Mon infirmier responsable était du genre geek des années 80, toujours une vieille vanne en tête, bref génial pour tenir le coup dans ce genre d'univers. Big up pour lui, couzin.
Allez, maintenant, après être resté sérieux pendant quelques minutes, je vous livre les détails croustillants. 1) les soins.
Ah, les soins... Ça englobe la toilette du patient sédaté (drogué, inconscient) qui pèse 109 Kg, la préparation de compresses alcoolisés (OHLALA DIFFICULTE OMGOUFZORDESFORCESTIMERIIIIES §§§), les prises de sang, les bilans réguliers, les aspirations de sonde bronchique, les électrocardiogrammes... C'est le truc auquel on pense quand on pense "stage infirmier". Ouais, sauf que j'ai attendu 12 jours avant de commencer à toucher une seringue. \o/ Normal direz-vous, on doit avant tout observer avant de faire blablabla... Responsabilité médicale blablabla... Bref, j'ai commencé avec les bilans de glycémie (les petites aiguilles qui font un tout petit trou au bout du doigt pour laisser passer une seule goutte de sang que l'on recueille sur une bandelette), jouissance, c'est pas trop dur, et ça donne vraiment l'impression de servir à quelque chose. Bon, j'ai mis pi fois plus longtemps que n'importe qui à le faire, mais quand même. Après, la vitesse supérieure, la prise de sang sur l'artère radiale (vous la sentez sur la face interne de votre poignet, sous le pouce). Là, c'était vraiment bien. Là, j'ai foiré. Bon, heureusement, le patient sentait rien. Mais on se sent kon quand même.
2) les poses de cathéters (voie d'entrée veineuse pour perfusion, ou artérielle pour mesurer la tension en temps réel)
Les cathéters (ou KT, quand on est un vwai médecin) se divisent en deux classes : les pas stylés (périphériques), et les Stylés (centraux). Les Stylés se font avec huit tonnes de truc over-stériles-vas-y-faut-pas-que-tu-touches-le-champ-opératoire-même-si-tu-as-des-gants-et-que-tu-as-passé-tes-mains-à-la-javel-parce-que-sinon-le-patient-mourra-d'une-septicémie-par-ta-faute... Masque, casaque (tu ne dois même pas effleurer leur dos, sinon tout est foutu), calot, gants stériles (différents des vulgaires gants que tu utilises pour faire prises de sang et autres bassesses)... Un cathéter central se pose sur une grande voie veineuse : la veine fémorale (drainant le sang du membre inférieur), la veine sous-clavière (sous la clavicule, drainant le sang du membre supérieur), ou la veine jugulaire (drainant une partie du sang de la tête). Autrement dit, on vise les gros vaisseaux du corps humain. J'ai vu la pose d'un KT central et... l'interne s'est plutôt raté, a visé la jugulaire mais est tombé sur l'artère carotide... Ben c'est pas passé inaperçu. *giclée de sang sur 1,50 m* "Ah, ben c'était l'artère..." Bref, un bon moment.
4) la tentative de suicide fake
Un jour où l'on n'avait absolument rien à faire... Crac, deux entrées sérieuses. Un probable cas de grippe A avec bonnes complications, et une TA (tentative d'autolyse, on ne dit plus "suicide" voyons, ce terme est réservé aux masses prolétaires) aux bêta-bloquants. Les bêta-bloquants ralentissent le rythme cardiaque, et mènent lentement mais sûrement à l'arrêt cardiaque s'ils sont pris en doses trop importantes. Bref, la fille promettait d'arriver dans un sale état. A savoir, les bêta-bloquants mettent un certain temps avant d'agir. Donc si aucun symptôme n'apparaît immédiatement, il ne faut pas être soulagé, mais rester sur ses gardes. Ce pourquoi, quand on voit arriver la bonne femme en bon état, rien de choquant. L'infirmier appelle la belle-mère de la patiente, chez qui elle était juste avant d'arriver, et à qui appartenaient les bêta-bloquants, pour savoir combien elle en avait pris, quelle marque etc. Sauf que la réponse se résume à "VOUS ME FAITES CHIER § QU'ELLE CRÈVE CETTE SALOPE §§ QU'ELLE CRÈVE §" *clic* Bon. Tant pis. On attend. On attend plusieurs heures. La femme a toujours un pouls à 90 / 100, ce qui est plutôt élevé. Le doute s'installe... Et finalement... Elle nous révèle qu'elle n'a pas pris de bêta-bloquants, qu'elle a inventé toute cette histoire pour emmerder sa belle-mère. OMG. Oui, cette connasse avait bien mobilisé une équipe du SAMU, un lit en Réa Médicale pendant une journée, pour un total s'élevant à plus de 2000€ (intégralement remboursé par la Sécu)... Pour emmerder sa belle-mère. Et ça vote, ça. Oui oui, ça vote.
Bref, ce stage fut riche en émotions, j'avais peut-être un peu de mal le matin à 4h50, mais c'était les règles du jeu, et ce sont les mêmes pour des tas de gens à travers le monde.
J'attends avec fébrilité la ribambelle de stages qui auront lieu de janvier à mai...
D'ici là j'aurai peut-être posté deux ou trois articles sur ce blog. Ou un.
Commentaires
Pour la petit histoire, "autolyse" veut dire étymologiquement "se délivrer soi-même" ;3
Excellent, tes études se passent pour le mieux et mon plan fonctionne. Un pote médecin, c'est inestimable. :gni:
J'ai riz à la tentative d'autolyse au Sédatif PC. A quand l'overdose de tisane de camomille ? N'empêche que petit à petit, à force de voir la mort tous les jours, tu te déshumanises. Bientôt tu seras comme ces toubibs qui repensent à la blague du fou qui repeint son plafond quand ils annoncent à leurs patients qu'ils souffrent d'une maladie incurable.
M'enfin, de toutes façons, je compte sur ta génération pour me prescrire des créations d'organes en triple par cellules souches , me rajeunir ou, dans le pire des cas, me cryogéniser correctement. Au boulot, doc.
=)
Après tu te demandes pourquoi les ricains font 4 trilliards de séries télé sur les hôpitaux xD
Ouah, c'est tellement putainement intéressant que j'aimerais suivre vos cours à chacun de vous. Voir la vie dans les coulisses d'un hôpital doit être sacrément impressionnant. Bon courage, et continue de poster des trucs comme ça, moi ça me botte : D
T'es passé de l'anecdote 2 à la 4, on est spoilé, j'exige de lire la 3 ! ^^
Sinon, ça se confirme, j'aurais jamais pu faire médecine... :S
Tentative d'autolyse.
Le politiquement correct bigot et frileusement accroché à ses euphémismes surécrits repousse chaque jour ses limites. Effrayant.
Chozo, je vois ça plutôt comme une tentative de préserver un jargon médical impénétrable et effrayant. Je vois ça au quotidien. Tout ce que la sagesse populaire peut enseigner doit être modifié... Marrant non ? =D