Echec critique sur trois dés ?
Par Chozo le vendredi, mai 21 2010, 17:52 - OMG WTF? - Lien permanent
(Je suis fier de ce jeu de mots. Si, si.)
Ca y est, la voilà, elle arrive, elle va bouffer nos chers écrans plats et finir de porter le coup de grâce à nos bon vieux tubes cathodiques - elle, c'est à dire la télévision en trois dimensions. Grandement aidé par un certain Avatar -qui sera évoqué plus en détail vers la fin de cet article, sa promotion suit son petit bonhomme de chemin. Signe des temps. A l'heure où le blu-ray aura étranglé le DVD, la télé 3D aura probablement parcouru plus que la moitié de son petit bonhomme de chemin vers une démocratisation relative.

Mais trêves de prophéties marketing, si j'ai ouvert cet
article, c'est d'abord pour parler de l'un des plus grands naufrages de
l'industrie du cinéma de ces dix dernières années : je veux parler
d'Alice au Pays des Merveilles, réalisé par Tim Burton avec son équipe
de choc (Johnny Depp, Helena Bonham Carter). Pour ceux qui ne l'ont pas
vu, qu'ils continuent dans cette voie. Pour ceux qui ont vu et aimé,
je ne doute pas qu'un jour ils trouveront la lumière, et, avant de me
jeter des parpaings à la gueule parce que je crache sur un film
estampillé du sceau Burton/Depp (que je suis le premier à révérer
lorsque la production est de qualité), laissez-moi m'expliquer un peu.
A la seconde où l'on m'a annoncé que Tim Burton allait réaliser un Alice aux Pays des Merveilles, je ne me sentais plus de joie. Si j'avais eu un fromage dans mon bec, il ne fait aucun doute que je l'aurai laissé de bon coeur à un quelconque renard tant cette information semblait juteuse de promesses. Rendez-vous compte : l'oeuvre fondatrice du non-sens traitée par l'un des réalisateurs les plus imaginatifs de notre temps ! Cela ne laissait aucun doute : la rencontre de ces deux folies douces allaient transcender l'oeuvre de Tim Burton et nous offrir un pièce maîtresse de sa filmographie. Lorsque la date de sortie m'est annoncée, j'en suis presque à compter les jours.
Et puis, voilà qu'un ami me dit "j'ai vu la bande-annonce, c'est Alice au Pays de Narnia ce truc."
Tim Burton, céder à la loi du marché et du mainstream ? Tim Burton, s'abaisser à subordonner sa créativité au nombre d'entrées ? La chose me paraissait impossible. Je décide donc d'en avoir le coeur net et de visionner le trailer susdit. Et en effet, on me présente la bande-annonce d'un mélange entre Eragon et Narnia, autour d'un scénario évoquant la trame bassement premier degré du texte de Lewis Carroll, en y ajoutant une bonne louche de manichéisme navrant. Il fallait bien se rendre à l'évidence : ce film allait être un ratage. Accablé, je tente de prévenir un groupe de connaissances qui voulait se rendre le voir, mais rien n'y fait. Au contraire, je reçois même un message comme quoi il est bien, notamment la musique. Oui, parce que Danny Elfman, membre de l'Agence Tous Risques de notre pote Tim s'est aussi compromis dans cette désespérante histoire.
Le doute s'installe. Se pourrait-il alors que ce film soit sauvé par certains aspects ? Devant l'opportunité d'aller le voir à l'occasion d'un anniversaire, je me laisse tenter. Bien m'en a pris : je peux maintenant affirmer avec conviction que ce film est une affolante pantalonnade et un gâchis monumental. Tristesse, voilà le seul mot que je trouve pour évoquer ce film au plus près sans mentir. Tristesse devant Johnny Depp en pilotage automatique, qui nous sert une synthèse sans vie de tous ses rôles précédents. Tristesse devant un Danny Elfman qui active son générateur automatique de musique. Tristesse devant une touche Tim Burton absolument absente de ce film à l'exception d'une minute, lorsque la Reine Blanche concocte la potion pour rétrécir Alice : Liv Tyler tout en blanc et avec un grand sourire déroule alors avec plaisir une suite d'ingrédients tous plus glauques les uns que les autres. A part ce très court passage et le personnage du chat, rien ne sauve ce film. Tristesse enfin devant l'instrumentalisation sauvage de la renommée d'un réalisateur qui aboutit à un mauvais film d'aventures aux références heroic fantasy par une industrie vouée au mainstream bête et méchant. Ce film est une véritable boucherie. Le poème Jabberwocky est transformé en prophétie fantoche, tandis que la chenille bleue fumeuse de shisha (dénommée pour l'occasion Absolem) devient la Gardienne du Savoir, sorte de croisement entre un Obi-Wan Kenobi de gare et un Mufasa rachitique. Cette brave larve garde l'oracle, l'artefact convoité par la Reine Rouge - la méchante- qui annonce que le jour approche où Alice tuera le Jabberwocky (qui devient ici le boss de fin) pour que le Pays des Merveilles puisse enfin vivre en paix, libéré du joug de la méchante Reine Rouge. Il ne faut que peu de temps pour s'en rendre compte : les ficelles scénaristiques de cette adaptation sont bien plutôt des cordes à noeuds.
Tristesse.
Quel rapport entre cette critique et l'introduction ? La 3D. Alice a en effet été ma première expérience de film 3D. Et en effet, c'est très beau, et les blockbusters vont avoir un atout non négligeable dans les prochaines années avec ce "3D" (je dis dans les prochaines années parce qu'après ils seront tous en 3D). Mais c'est à peu près tout ce que le film a à proposer. Et j'ai bien peur que nous n'ayons à faire face à une vague de films tout fiers d'être en 3D, mais n'ayant rien d'autre à offrir. Peut-être ai-je tort, mais je tiens à rappeler l'inventivité fulgurante du titre du film Street Dance 3D. Oui oui, vous avez bien lu. un film de street dancing, en 3D. On se croirait devant une nouvelle mouture d'un jeu sur la dernière console Nintendo : Mario Kart Wii, Kirby 64, Tetris DS ... Attention, j'adore Nintendo hein, c'est juste que la transposition de ce principe au cinéma m'inquiète quelque peu ... Voire carrément.
Maintenant que j'ai bashé deux films en 3D, j'en viens au cas Avatar. J'ai aimé Avatar. Le scénario tient sur un timbre-poste (lui-même à peu près de la taille de la bande-annonce du film), mais c'est un film honnête. Il est arrivé en disant "J'ouvre l'ère 3D et je vais révolutionner le monde des films à gros budgets", et c'est exactement ce qu'il a fait. Dès lors, aucune raison de le détruire plus que de raison : c'est un bon film, point. Il fonctionne.
Le problème, c'est qu'à force d'être habitué à des superproductions ni faites ni à faire, le public, lorsque confronté à un film sympathique comme Avatar, le voilà immédiatement déifié. Je ne compte plus les messages tels que "je n'ai jamais vu un film aussi bien", "le meilleur film de tous les temps", "le meilleur film que j'ai jamais vu ..." que l'on croise sur divers forums. Et ça, c'est triste. Alors que, l'année dernière (pour ne pas prendre un exemple trop éloigné de la culture globale), on a pu voir un chef-d'oeuvre déchirant tel que Gran Torino, voilà qu'un bon film, sous prétexte qu'il remâche des idées datant de Mathusalem sous le vernis -au demeurant superbe- de sa qualité d'image, devient la nouvelle coqueluche du monde. Qui a entendu parler du Bad Lieutenant, sorti il y a maintenant quelques mois ? Qui a entendu parler de ce véritable bijou qui nous propose une véritable création, une vraie oeuvre, avec des vrais bouts d'idées dedans, audacieuse, cruelle, et portée à bout de bras par un Nicolas Cage époustouflant ? Pas assez de monde. J'ai peur pour l'avenir de ce cinéma, mes amis, parce que j'ai peur que la 3D ne devienne la marque des films grand public et que l'utilisation d'une caméra moins onéreuse au profit d 'un plus grand travail cinématographique ne soit regardé comme ringard.
Peut-on affirmer qu'il ne s'agit que d'une réflexion sans fondement émanant d'un esprit paranoïaque ?
Food for thought, comme dirait l'autre.
Commentaires
Très bel article.
A propos d'Alice, "je reçois même un message comme quoi il est bien, notamment la musique", serait-ce moi ? Je ne sais plus ^^" Quoi qu'il en soit, j'avais passé un plutôt bon moment devant ce film. Ma plus grosse frustration était de ne pas avoir pu déguster le générique jusqu'à la dernière goutte parce que j'étais en bout de rangée donc obligée d'évacuer rapidement à la fin de la séance, mais bande de blaireaux, COMMENT faites-vous pour vouloir vous précipiter dehors et retrouver vos vies mornes dès que l'intrigue est close ? Savourez, nom de nom... Non ? Bon. Tant pis.
Je disais donc que j'avais plutôt bien aimé ce film. A première vue. Parce qu'en y réfléchissant un peu mieux, effectivement, mes attentes étaient bien déçues... Je n'aurais su dire en quoi, mais reprenez le discours de Chozo (peut-être un poil moins Intransigeant ;) ), c'est bien dit et pertinent. Maintenant, ce film n'est plus qu'un souvenir un peu fade... pas marquant...
Quant à la 3D... ma foi, ça me laisse de marbre. J'ai vu Avatar en 2D, et le graphisme était déjà superbe en soi. Je n'ai pas eu l'impression que la 3D apporte grand chose aux quelques films que j'ai vus utilisant ce procédé (et pi j'aime pas les grosses lunettes qui font mal au nez et aux z'oreilles ^^). Donc, d'accord pour dire que c'est dommage que l'argument 3D fasse passer le public à côté des chefs-d'oeuvre que tu as cités (et je dois avouer que je n'en ai encore vu aucun, mais on va corriger ça très rapidement).
Je me demande brusquement : comment s'est passé le passage du noir et blanc à la couleur ? Est-ce que des gens se sont posé la même question ?
"J'ai peur pour l'avenir de ce cinéma, mes amis, parce que j'ai peur que la <i>couleur<i> ne devienne la marque des films grand public et que l'utilisation d'une caméra moins onéreuse au profit d 'un plus grand travail cinématographique ne soit regardé comme ringard."
Reste que le film "Le Ruban Blanc", qui est sorti en N&B, a coûté plus cher que s'il avait été réalisé en couleurs... (Mais il a été primé à Cannes, ce me semble)
PS : J'ai oublié de dire que pour avoir lu "Alice au Pays des Merveilles" (l'original, que tout le monde connaît par l'adaptation -encore incomplète- de Disney) et "Through the Looking-Glass" ("De l'Autre Côté du Miroir"), dont je n'arrive pas à décider si c'est une suite ou une histoire alternative au premier, je peux affirmer que le scenario du film de Burton n'a au fond pas grand chose à voir avec l'œuvre originale de Lewis Carroll. C'est donc surtout ça qui me déçoit en terme d'Adaptation.
PSbis : désolée pour les balises apparentes autour de "couleurs" dans mon précédent commentaire, j'avais vaguement l'espoir qu'elles seraient "exécutées". Mais on n'a donc AUCUN moyen d'emphase graphique dans les commentaires ?
Chozal qui essaye de parler de choses techniques ça me fait tressaillir. Je préfèrerais que tu t'en tiennes aux aspects artistiques parce que sinon on peut voir des aberrations telles que "la 3D arrive sur nos écrans plasma".
Non, non et non §§§ Le plasma est une technologie beaucoup trop chère que trop peu de gens achètent et qui n'a aucun avenir commercial. Le LCD est LARGEMENT majoritaire avec tous les progrès apportés par la recherche ces dernières années, et de plus le plasma est de plus en plus rare à cause des écrans LED qu'ils essayent d'implanter tant bien que mal.
Donc s'il te plaît, enlève plasma et remplace-le par LCD si tu veux avoir une quelconque crédibilité sur omnizine.
Sinon moi j'ai pas vu ce film et j'ai pas envie de le voir.
Merci de la précision, j'ai mis "écran plats 2D" pour éviter toutes confusions =P
@ Lys: non il ne s'agissait pas de toi mais d'une camarade angliciste. Quant à la trame des deux textes de Carroll, seuls les grands passages les plus connus sont repris dans le film pour légitimer le titre, mais ça s'arrête là.
Très bel article.
Pour ma part je n'ai jamais vu de film en 3D. Sauf à la cité des sciences pour pouvoir admirer des belles baleines dans toute la plénitude de leurs formes.
Ce-ci est juste expliqué par le fait que les films sortant en 3D ne m'intéressent absolument pas. Je risque de passer pour une grosse snob, pour une élitiste ne regardant que du ciné " art et essai", mais la plupart des films en 3d sont des films commerciaux et...M'enfin ...Je n'ai pas envie de cracher la dessus plus longtemps ><
C'est pour ça que je pense que le 3D n'est pas l'avenir du ciné. Y'aura toujours des timbrés pour tourner des films avec des techniques "rétrogrades"
Après au niveau esthétique... Trouver beau un film en 3D... Je trouve pas que le terme "beau" soit juste. "impressionnant" et "bien fait" serait plus juste peut être. Je connais un nombre impressionnant de personne qui ont trouvé -même sans forcément l'aimer- qu'Avatar était "beau". La simple bande annonce m'a fait mal aux yeux.Je dois être une imbécile profonde sans aucun sens esthétique...
Et pour répondre aux questions d'Amarelys , il a existé des gens qui ont craint une dépedition de qualité dans le passage du noir et blanc à la couleur. La preuve: c'était le sujet du concours de l'Ens en option cinéma.
Juste pour terminer sur quelque chose de plus positif. Il faut absolument voir Opening Night de John Cassavetes L'actrice principale est absolument sublime de justesse. C'est un film magnifique ..D'autant plus qu'il est sur le théâtre .
Bon il date juste des années 80 et reste très underground.... J'vais encore passer pour une snob qui regarde que du ciné "art et essai"^^'