Sur le quai de la gare RER, elle se tient immobile dans la fraicheur du petit matin. Les yeux dans le vide. Les écouteurs sur les oreilles, mais impossible de savoir ce qu'elle écoute. Peut-être juste du silence... Elle monte dans le tout premier wagon, et s'assied dans un carré. Toute seule si possible. Dos au sens de la marche, du côté de la fenêtre. Je me pose souvent des questions stupides, là par exemple : qu'est-ce que le choix d'une place dans les transports en commun peut révéler sur une personne ? Là, je me dis qu'elle n'a pas envie d'aller là où elle va. Qu'elle préfèrerait s'évader... Mais d'autres jours, elle s'assied au contraire face à la route, côté couloir. J'aurais aimé me dire que cela correspondait à des changements d'humeur, mais j'ai compris que c'était juste pour n'être ni en face ni à côté de l'autre personne déjà assise dans le carré. Contact minimum... Elle sort un livre de son sac, et c'est comme si tout autour d'elle disparaissait. Je vois ses yeux courir d'un bout à l'autre de la page, et parfois s'immobiliser un long moment, et puis revenir en arrière et recommencer avec un petit froncement de sourcils. Elle ne bouge pas de tout le trajet. Et puis à l'annonce d'une station, alors que le train entre déjà en gare, elle referme son livre et jette son sac sur son épaule. Elle s'éloigne d'un pas rapide et régulier, en sautillant un peu dans les escaliers. Je me noie dans la foule qui se presse sans progresser, alors qu'elle, sans un bruit, a déjà traversé, ou contourné, la masse grouillante. Je la rattrappe à la correspondance. Le premier jour, elle a atteint l'extrémité du quai, s'est arrêtée, comme si elle prenait brusquement conscience de l'endroit où elle se trouvait, et a regardé le bout de ses chaussures en haussant les épaules avec une petite moue désabusée. Je me demandais ce qu'il y avait de si amusant, jusqu'au jour où je l'ai surprise à faire le chemin de sa correspondance les yeux fermés sans le moindre heurt, et rouvrir les yeux avec un sourire mi-satisfait mi-blasé... Dans le métro elle enlève systématiquement ses écouteurs, reste debout près dela porte et descend rapidement. Une bourrasque glacée me saisit à la sortie de la bouche, mais elle sourcille à peine. Elle traverse trois rues, à la parisienne, c'est-à-dire en prenant juste le temps d'évaluer la vitesse de la moto qui arrive en vrombissant et les risques de se faire renverser si elle passe alors que le feu est vert. Bien inconsciente, mais elle arrive toujours de l'autre côté en un seul morceau.
Elle passe sous un porche, entre dans une cour, se dirige vers un groupe de jeunes gens, fait un salut général de la main. Elle sourit maintenant. Ses cheveux sont retenus en arrière par une pince pour dégager son visage. Ou son masque. A qui ce sourire ment-il le plus ? Aux autres, ou à elle-même ? Les autres, ils ne la voient pas comme je la vois. Elle leur parle de son week-end : oui, elle s'est bien amusée, reposée surtout, et puis il faut bien travailler un peu, enfin le week-end quoi. Mais quand tout le monde se tourne vers un nouvel arrivant, ses yeux à elle se perdent de nouveau dans un espace qui n'est pas ici, un temps qui n'est pas maintenant. Je ne sais pas où elle va, mais j'aimerais l'y accompagner. Je sais que derrière cette bouche qui rit et ces yeux qui pleurent, derrière ces fossettes et ces sourcils froncés, il y a tout un monde mystérieux, regorgeant de choses curieuses et extraordinaires. Un monde insoupçonné de tous. Un monde caché, secret, de toute façon.

Ce monde qu'elle essaie de préserver des regards extérieurs, j'en ai pourtant déjà aperçu quelque chose - des impressions furtives... Quand elle est totalement enveloppée dans son univers, hors de portée de tout ce qui l'entoure, c'est aussi le moment où elle est le plus vulnérable. C'est le moment où je lis ses voyages sur son visage. C'est un processus lent et magique. Son expression fermée, ces traits durs qui ne lui vont pas vraiment, se détendent et s'adoucissent. Elle semble plongée dans une profonde méditation, sur dieu sait quoi... Un petit sourire se dessine sur ses lèvres. La pensée d'un amoureux, sans doute... Dans le souvenir d'un éclat de rire, elle découvre un instant ses dents, ni très blanches, ni très régulières, commme on les décrit généralement en de telles occasions ; mais heureuses. Mais pourquoi, peu après, cette ombre dans le regard, ce voile triste, ce scintillement au coin des yeux comme si une larme était sur le point de déborder ? La nostalgie d'un temps passé ? L'inquiétude d'un futur incertain ? La lassitude d'une routine quotidienne ? Elle me fait peur, parfois. Je vois une lueur de colère dans ses pupilles, et je n'aimerais pas être à la place de la personne qui doit être la cause et la "cible" de cette flamme. J'ai du mal à imaginer qu'un petit corps si frêle, si replié sur lui-même, puisse contenir tant de violence muselée. Comme si elle haïssait le monde entier, pour être née, pour être ce qu'elle est ; pour ne pas tourner rond, pour sa cruauté, pour ses absurdités.
Je n'aime pas quand elle a l'air de se détester elle-même. Elle ne le mérite pas ( je ne sais rien d'elle, mais j'en suis convaincu...) Ça me donne envie de l'aimer encore plus. Ça ne lui ferait probablement rien... mais il faudrait que je lui dise, un jour.