Le Regard, saynète absurde en deux tableaux
Par Amarelys le dimanche, juin 14 2009, 21:28 - Lien permanent
Si vous lisez ce texte en entier, je sollicite à l'issue de votre lecture, un petit commentaire de votre part : qu'est-ce que ça vous inspire ? Je ne parle pas de qualité littéraire, je ne prétends pas en avoir, et ce n'est pas la vocation de ce billet, mais voilà, un sentiment, une impression...
Les personnages :
L'Homme
La Femme
Les trois fils
Mira.
Premier tableau : La cuisine
LA FEMME s'affaire entre le frigo et les casseroles sur le gaz. Dans un coin sombre, MIRA la regarde en silence, essayant d'anticiper ses gestes et ses déplacements pour ne pas se trouver sur son chemin si l'envie l'en prenait de venir fouiller dans les placards de ce côté.
MIRA (d'une voix hésitante qu'elle s'efforce de rendre suffisamment sonore) : Je peux t'aider à faire quelque chose ?
ELLE (sèchement) : Non ça ira.
Silence
MIRA : Je vais mettre la table...
Elle prend les assiettes et les couverts et sort le plus vite possible. Après un temps elle revient à sa position initiale. Silence. Pesant. Le plus jeune Fils entre en sifflotant, se sert un morceau de pain, et repart. Mira le suit du regard.
ELLE (penchée sur un saladier) : Il a fait beau ajourd'hui.
MIRA (avec un faible sourire poli) : Oui... C'était agréable. On a pu passer la pause de midi dehors.
Silence
L'HOMME (hors scène, voix blasée) : Bonsoir. (Il entre) Qu'est-ce qu'on mange ce soir ?
Il fait le tour de la cuisine en regardant dans les plats et en pianotant sur les placards.
ELLE : Bon allez, à table. Appelle les garçons.
Mira sort la première, précipitamment. Ils la suivent.
Second tableau : La salle à manger
Il y aura un bruit de fond constant et sourd (murmures...) pendant toute la scène.
L'HOMME, LA FEMME, LE PREMIER et LE TROISIÈME FILS, et MIRA sont attablés.
LUI : Il a fait beau aujourd'hui, non ?
ELLE et les deux fils acquièscent et renchérissent dans un brouhaha. Un bourdonnement sourd recouvre leurs paroles. Mira garde les yeux baissés et ne dit rien.
LE 3° FILS : Il y avait la femme de ménage quand je suis rentré ce midi, mais elle est repartie avant moi.
ELLE : Il faudrait que je la surveille celle-là... Elle m'a encore fait son boulot qu'à moitié.
LE 1er FILS : Elle avait l'air bien empotée quand elle est venue faire ma chambre.
LUI : On peut se resservir ?
ELLE : Et puis les chiffons, elle connait pas, elle m'a encore vidé un rouleau de Sopalin !
Le bourdonnement reprend. Tout le monde parle, mais personne ne se parle. On entend vaguement les mots "avion", "moteurs", "ailes", d'autres termes techniques.
LE 2° FILS entre, en tenue de tennis. Il prend place.
LE 2° FILS : Ah... Il a fait beau aujourd'hui !
L'HOMME se mouche bruyamment et longuement.
LE 3° FILS : La prof a encore râlé, aujourd'hui.
Le 1er FILS : De toute façon, elle est jamais contente celle-là. C'est une incapable.
LE 3° FILS : Attendez que je vous raconte ! (Le brouhaha reprend.) alors voilà alors elle a dit oh euh oui euh mais-euh vous avez bientôt fini oui alors...
Bourdonnement.
LE 3° FILS : C'est possible de mettre tout son argent à la banque et de ne plus jamais travailler ?
LE 1er FILS : C'est le principe de la rente !
ELLE (le coupant presque, ton agressif) : Eh bah, ta tante Irène, tu crois qu'elle fait quoi ? Moi je serais elle je ferais pas ça je me méfierais. (Brouhaha) Quand les gens me demandent et ta belle-soeur elle travaille pas ben je préfère faire profil bas et hop contourner la question. (Petit rire)
Bourdonnement à la limite de l'assourdissant, puis de moins en moins sonore.
Finalement, silence, immobilité.''
Le 1er FILS : Bon. On débarrasse ?
Les trois fils sortent, Mira rassemble les assiettes et les emporte. Les deux adultes restent assis, sans bouger.
Troisième tableau
Scène nue, noir.
Mira fond en larmes.
Commentaires
J'aime beaucoup, mais je ne suis pas convaincu que ça mérite l'adjectif "absurde"...
Alors tu le remplacerais par quoi ? =/
Moui, ça m'arrive aussi parfois. C'est pourtant très court, mais y'a de quoi faire tout remonter.
C'est de toi ?
Non ce n'est définitivement pas absurde... Quitte à l'étiqueter, c'est réaliste. Et on écrit saynète.
Incroyable comme ça me rappelle une certaine famille ... Et une étudiante ... A part ça ce texte ne m'évoque rien, puisqu'il renvoie à une réalité que je ne connais pas =\
Chozo : oui c'est de moi... Et absolument aucune modification n'a été apportée à la fuckin' réalité. Donc oui c'est réaliste.
Quand à mon choix apparemment controversé de qualifier cela d'absurde... ^^ c'est simplement parce que ça me rappelle des textes du Théâtre de l'Absurde que j'ai eu à lire, à traduire, à étudier cette année. C'est l'ennui. Je maintiens que ces conversations me semblent totalement vides et absurdes.
PS : Quand je dis que je me suis ennuyée à traduire du Pinter... pas vraiment, je m'amuse toujours à traduire - seule ; mais passer dix minutes à se demander comment traduire la didascalie "Silence." alors qu'on l'a déjà rencontrée trois fois dans le texte, et déjà débatu over 9000 fois dessus... *fumée qui sort des oreilles*
H'aime bien, h'aime bien...
Ca se rapproche un peu de La Cantatrice chauve de Ionesco à la limite, avec ce qu'il nomme la "tragédie du langage", ici c'est un peu ça avec la répétition de "Il a fait beau aujourd'hui"...
Et en effet, c'est très réaliste... On ressent bien le malaise et si l'on peut rire (Le comique de répétition blabla Bergson), on rit jaune... =/
Bonjour je suis en khâgne et je ne peux m'empêcher d'analyser tout ce qui me passe sous la main au revoir.
pour Thanelkc : Ca m'a juste inspiré ça, c'est tout, et c'est ce qu'Amarelys demandait.
En le lisant, j'ai pensé à Ionesco, que j'adore dans l'absolu. J'aurais lu ce texte deux ans auparavant, j'aurais fait la même remarque.
Alors oui, je te l'accorde, je parle beaucoup trop souvent de littérature, oui, je corrige toutes les fautes que je vois, oui je suis chiante. Mais ça ne date pas de la prépa. : D
C'est vrai que j'appellerais pas ça absurde mais réaliste moi aussi : les parents sont enfermés dans une routine et une réalité et adorent parler à tout bout de champ de leur routine et de leur réalité ("il fait beau", "j'aime bien les concombres", "qu'est-ce que t'as fait à l'école"...) alors que toutes les conversations de tous les jours devraient être portées sur la Création afin d'apporter du dynamisme et de l'évolution.
'Tendez, 'tendez, y'a quand même des conversations qui se suivent, là, on passe pas systématiquement du coq à l'âne comme ça dans la vraie vie, y'a forcément un développement à certains endroits...
Le brouhaha décrit quoi ? Tu filtres ce qui n'est pas intéressant à écouter ?
Le papa ne réagit pas sur la petite vanne de la maman sur sa soeur ?
Et pourquoi Mira n'entame-t-elle pas un sujet de discussion ? :)
Le brouhaha décrit les moments d'absence de Mira, où elle entend sans écouter, et où 50 discours se chevauchent sans qu'elle parvienne à les démêler (ou les trous de mémoires dans la retranscription ^^' ) Tu parles de filtrer "ce qui n'est pas intéressant"... Mais tu vois quelque chose d'intéressant, là ?
Le père ne réagit pas, non... ça m'étonne que personne n'ait été choqué avant toi Al, d'ailleurs...
Mira n'entame pas un sujet de discussion parce qu'elle n'a rien à dire qui pourrait les intéresser, et parce que de toute façon dès qu'elle prend la parole, on la démonte soigneusement après en lui montrant par a+b qu'elle a tort de penser comme ça, et le débat est clos.