La fin de ce semestre est sans doute l’une des périodes les plus éprouvantes de ma scolarité à Pipo. Rendre des « papers » de dix pages écrits sans conviction en anglais maladroit sur des sujets évasifs, préparer des partiels casse-gueule en se repassant des e-cours frustrants où le même concept est répété vingt fois, réaliser les travaux absurdes mais néanmoins culottés de la cultissime conférence de « Vie De l’Entreprise » qui est sans doute le cours le plus caduc et cynique que j’ai pu suivre à Saint-Machiavel (« éééé mon cours est une vaste blague qui ne repose sur aucune science précise, qui est l’œuvre du complexe d’infériorité du directeur face aux écoles de commerce, il n’a pas de forme, pas de structure, on ne vous apprend rien, néanmoins je me permets de saquer mes élèves avec des critères d’évaluation dont la stupidité rappelle la période des cours de techno de quatrième que vous espériez ne plus jamais retrouver »)… Ce sont quelques-unes des tâches qui m’incombent en cet interminable mois de mai qui d’ailleurs, malgré les deux jours de canicule du week-end dernier, a la gueule des dizaines de mois PNJ qui l’ont précédé, avec ce ciel glaireux insipide qui va si mal à la France mais qui sied si bien au Royaume-Uni.

Et donc aujourd’hui, je passais un examen fantoche d’anglais où pendant une heure, je devais commenter un article lambda paru dans la presse. C’était chiant mais je l’ai fait avec bon cœur, en l’honneur de notre bon vieil enseignement de langues condamné à disparaître par la réforme assassine du directeur de Sciences Po. Ouais, je vous avais pas dit, mais maintenant, le truc qui est super-in dans cette maison c’est d’imiter tout ce que fait Harvard, histoire de se donner un charisme. Alors, vous allez être très étonnés d’apprendre que maintenant, on peut très bien passer d’un niveau zéro à celui de doctorant dans une langue étrangère en suivant des cours facultatifs sans aucune évaluation, sans structure et sans contenu de culture ou de civilisation. L’objectif-choc, ici, c’est de rendre le prof de langue inutile et de le remplacer par des règles de grammaire online. Enfin, si, le prof est toujours là, mais en fait, il assiste passivement à une discussion d’une heure sur du néant total que les élèves sont supposés effectuer chaque semaine. Ouais, en fait, tu peux mettre un appariteur ou celui qui recharge tous les jours le distributeur de chips de marque France Chips à la place, c’est pareil. A vrai dire, c’est même mieux : il ne viendra pas se plaindre de ces foutaises de projet pédagogique ou d’excellence de l’établissement à respecter. UNEF, UNI, Nouvelle Donne, SUD Etudiant mes fesses : les syndicats ont tous accepté ce truc sans prendre conscience de ce qu’il y avait à l’intérieur, c’est-à-dire une coupe de budget phénoménale. Ils ont été blousés et ne veulent pas l’admettre : les responsables avec qui j’ai parlé évitent le sujet, ne sont pas au courant, bredouillent trois mots tandis que la réforme passe toutes les étapes de l’application à une vitesse phénoménale, presque de manière souterraine. L’UNEF tente de faire entendre sa petite voix, mais c’est déjà trop tard. Cet empressement de la direction de Sciences Po, ça rappelle un peu un autre gouvernement ça, un peu plus étendu, influent et national celui-ci par contre. De toute façon, c’est tout pareil maintenant : il se murmure que Richard Descoings est dans les petits papiers du Président pour prendre la relève de Xavier Darcos à la tête du Ministère de l’Education. Impressionnant, non ? Ben moi j’aurais peur à votre place.

Grosse digression, là. Revenons à ce petit test d’anglais : on avait le choix entre deux articles à commenter. Issus du Time Magazine, la revue américaine d’actualité, certes réputée, mais qui avait entre autres grandement participé à la propagande aux relents francophobes de la guerre en Irak (big up, nous Français, on se souviendra longtemps de comment on avait été roulés dans la merde à l’époque), ces articles présentaient la vie et l’œuvre de 1°) Sarah Palin, 2°) Nicolas Sarkozy. Je sais pas vous, mais moi, l’omniprésence de Sarkozy a commencé à me gaver dès l’année 2002, alors, je cherchais à me rabattre sur Palin, histoire de me marrer un peu… Cependant, il a suffi que mon regard effleure la première ligne de l’article sur Mr S. pour que je sois scotché par l’incroyable cirage de pompes à l’attention de notre Président.

Here it is : http://www.time.com/time/specials/packages/article/0,28804,1894410_1893847_1893844,00.html

Je m’empare de la feuille et commence à lire en tiquant toutes les trois phrases.

"What made me who I am now is the sum of all the humiliations suffered during childhood." Of all the statements by French President Nicolas Sarkozy, this is the most compelling. It's why he doesn't accept victimization as an excuse for failure, criminality or self-pity.

La larme à l’œil, l’auteur de l’article décrit Sarkozy comme un enfant brimé et traumatisé, qui a néanmoins réussi à s’extirper de cette mouise sociale pour arriver là où il en est. Alors, hein, bon, je ne sais pas ce que Sarkozy a pu vivre en milieu scolaire, mais ça doit pas tellement aller plus loin que des brimades chiantes, style jeunesse de HP en primaire quoi. Parce qu’il n’est un secret pour personne que Sarkozy a au contraire vécu une jeunesse dorée à Neuilly, fils d’une famille d’aristos, suivant ses cours dans les meilleurs collèges privés du neuf-deux. J’ai beau chercher des humiliations, je n’en trouve pas… Et pourtant, il aurait bien mérité une petite mise au point : à treize ans, le Petit Nicolas était déjà sur le pont pour lutter contre les pouilleux soixante-huitards. Sa mère avait même dû appeler le directeur de son école pour le surveiller, histoire qu’il ne sèche pas les cours pour aller avec les autres vieux schnocks hurler son amour pour le Grand Charles. Quand je vous dis que les consultants de Sarkozy se sont donné un mal de chien pour lui donner une image funky…

As France's Minister of the Interior, Sarkozy empowered immigrant women.

Faut pas pousser Mamadou dans les charters non plus.

Sarkozy said, "Every time a woman is martyred in the world, that woman should be recognized as a French citizen, and France will stand at her side."

Ah ? Merci de nous donner des munitions avec des exemples de promesses non tenues… Mesdames et messieurs, nous avons ici la seule personne de la planète qui considère les discours de campagne électorale comme révélateurs des idéaux et de la personnalité profonde d’un candidat. Elle est cool, la banque de données de Sarkozy pendant sa campagne de 2002 à 2007, il a dit tout et son contraire, donc tout le monde est content, y’a à boire et à manger dedans. Il est très fort de construire son argumentaire pro-Sarkozy autour de déclarations grandiloquentes sans jamais aborder les actes, c’est pourtant ce que fait l’auteur de cette ode avec un certain talent. Brandissant la figure de Rama Yade, l’auteur se décharge de toute contestation, comme un justificatif pour continuer à passer de la pommade. Mais tout ceci ne serait que de la gentille naïveté si on ne commençait pas à tomber dans les élans ridicules de la suite…

When his wife abandoned him after his presidential victory, he accepted it, found the most beautiful woman in France and married her.

Ca c’est très très fort. Vous croyiez qu’il n’y avait que les beaufs qui s’extasiaient devant le mariage Sarkozy-Bruni ? Vous croyiez que les conneries des Guignols étaient grandement exagérées ? Ben non. C’est bien tout ce qu’il faut à une certaine quantité de journalistes, et, n’ayons pas peur de le dire, à la totalité du corps journaleux américain, espagnol, britannique… Il existe bien des gens qui considèrent le mariage de Nico à Miss Asthmatique comme un argument fondamental de compétence politique, tout en se sentant tellement bien en pauvres « sujets » dominés par le nouveau modèle aristocratique du pipole Sarkozy qu’ils n’hésitent pas à clamer que Carla Bruni est leur « reine », supérieure en tous points. Je veux bien que ce soit pour se marrer, mais lui, il prend pas ça à la rigolade… Il s’y croit à mort !« Les Français adorent quand je suis dans le carrosse avec Carla », nous a-t-il dit y’a pas longtemps. C’est ça que vous voulez ? Un Président qui vous méprise en se foutant jovialement de votre gueule ? M’enfin, depuis les « veaux » du Plus Grand Français De Tous Les Temps, on est habitués à l’humiliation permanente. Et maintenant, faut même essuyer les vannes des Américains. C’est un monde.

This man finds himself in power at a time of dramatic change, when the world might be pushed at any moment into a nuclear disaster by a rogue regime like Iran's or by the fatal anarchy of Pakistan. Sarkozy has always been open about his pro-U.S. sentiment; given his power and political skills, he could be America's best ally in Europe.

Mais qui revoilà ? Le sentiment de victimisation perpétuelle américano-américain ! Cette chère désinformation qui nous a fait sentir coupables de s’opposer à la Guerre en Irak en 2003, courbant l’échine dans la peur de recevoir les coups diplomatiques les plus idiots (et ils se sont en effet produits : « ééééé on verse le vin français dans des égouts ! »). Excusez-moi pour cette fixette sur l’Irak, mais nous devons être plus que vigilants. Obama n’a pas toutes les cartes en main pour faire disparaître le French Bashing primaire qui a fait bien plus de mal aux relations franco-américaines que n’importe quel discours pacifiste de Villepin ou critique culinaire de Jean-Pierre Coffe. Voilà la preuve : cette malheureuse expression de « best ally in Europe », comme si l’Union Européenne n’était pas un allié naturel des Etats-Unis. Vieilles théories réalistes des relations internationales qui puent la période bipolaire. Maintenant, il faut des alliés même dans les organisations amies. Il ne vient même pas à l’esprit de l’auteur d’envisager l’Europe comme un tout, avec un front commun, comme une véritable organisation qui roule… Non ! Division ! Rapports de force ! Léviathan ! Grrr grr ! Ca c’est de la théorie internationale sévèrement burnée, au moins ! La dernière phrase, elle, conclut l’article sur un feu d’artifice de rhétorique enflammée (ou pas) :

Can Sarkozy be Europe's Churchill, or is he just another Frenchman with a dramatic childhood?

No comment. Enfin si, peut-être deux, dans le style nolife : - Bien le Point Godwin Light ? - Bien le dédain des Français qui transparaît dans la deuxième partie de la phrase ?

J’me suis bien éclaté à commenter ce texte. J’ai mis peu ou prou la même chose qu’ici. Le problème, c’est que du coup, j’ai dû écrire le tout dans un anglais déplorable. Ca m’apprendra à jamais m’insurger quand il faut.

Pour sa défense, et après une rapide recherche, je tiens à dire que l’auteur de cet article est Ayaan Hirsi Ali, une femme politique somalienne et néerlandaise, maintenant de facto américaine, qui a vécu une enfance pour le coup très difficile, et quand je dis difficile, c’est misère, pauvreté, école coranique et excision. C’est autre chose que les humiliations fantômes de notre martyr présidentiel. Par pitié Madame, ne prenez pas en compassion un homme qui n’a pas vécu le milliardième de ce que vous avez subi, c’est inutile, il va très bien, merci pour lui. Maintenant, vous pourrez peut-être faire un travail de journalisme honnête la prochaine fois.