Hm, oui ? Ahem, ouais, je suis content d’être ici, mais y’a quand même deux ou trois trucs qui m’échappent. Par exemple, le magazine étudiant officiel de l’UCL, le « Pi Newspaper ». Vous voyez le genre ? Une véritable institution là-bas… Vous savez, en Angleterre, chaque objet ou tradition que vous pouvez rencontrer au quotidien trouve forcément son origine des millénaires avant. Ca ne loupe pas avec ce magazine, dont le premier numéro fut édité en 1947. Plutôt respectable. Une version papier, plutôt sérieuse et renommée, vraiment la classe, qui interviewe Desmond Tutu, et tout et tout… (Et là j’arrive à être super-lourd !)… Et puis une version magazine, revue quoi, plus cool. Je chope un exemplaire du mag dans un présentoir. Y’a pas à dire, le packaging du produit est superbe. Papier glacé, couleurs bariolées et maquette inventive. Ca se voit, ils ont les crédits pour imprimer tout ça et en distribuer par tonnes dans les locaux de l’Union. On se demande parfois où ils le trouvent, ce fric. Quand je pense qu’à Sciences Po, le seul magazine étudiant notable doit se contenter d’une version PDF et de feuillets agrafés distribués à la volée dans la Péniche, y’a pas photo.
J’ouvre et je parcours négligemment les pages, m’arrêtant à quelques articles assez impressionnants (la mésaventure d’un étudiant de l’école qui fut capturé par le Hezbollah), analytiques (la question de la représentation de toutes les classes sociales dans les études supérieures) et conceptuels (quelques vagues réflexions sur la société de l’image, la téléréalité toussa toussa), puis à partir de la page 7 environ, l’actualité proprement dite disparaît pour faire place à la culture, mais surtout aux témoignages plus ou moins dispensables des étudiants.
En fait, on entre dans la partie « djeun’z branché » du magazine, avec toutes les réjouissances mais aussi les conneries abyssales que ça peut impliquer. Une page est dédiée aux expériences des « Freshers » (première année) de l’UCL : « The first time I tried… ». Quatre articles. L’une raconte ses turpitudes londoniennes avec le système de bus, l’autre parle de son expérience à la journée des associations, une troisième nous explique qu’elle a appris à jongler. Que des filles, me direz-vous ? Non, y’a un mec aussi. En bas de la page. Qui tient absolument à nous faire part de son incroyable aventure : « The first time I tried getting a blowjob on Tottenham Court Road ».
J’ai peur de comprendre, je lis attentivement et oui, oui, y’a bien un type, un jeune chien fou de première année qui n’a pas pu s’empêcher de raconter dans un magazine étudiant lu par des milliers d’élèves, de professeurs, d’anciens, d’inconnus comment il s’est fait sucer la bite par une inconnue dès son arrivée à Londres. L’heureux garçon se nomme Greggory Gabet-Leapee et il pose même pour une superbe photo en médaillon le montrant le regard vitreux, au bord de l’orgasme si on peut dire, une masse de cheveux devant son entrejambe dans une reconstitution fidèle de l’évènement. Le tout a l’air bien véridique. Récit d’une soirée.
« People said I would make friends fast at university, but I didn’t realise quite how fast (…) I found myself in conversation with a very friendly lacrosse girl (…) she seemed to appear everywhere I went. (…) She suggested we walked home (…) It seemed, however, protection was not what she was looking for. After passing Goodge Street station she became quite sure she wanted to inspect the row of up right artistic boards that decorate the square behind Café Nero. As I attempted to point out the interesting patterns on display she lunged for my belt stripping me down with remarkable speed. Before we could discuss her tactics she had begun her selfless task, so I thought it best to let her finish – which she did with remarkable speed considering the cold.” Ouais, ouais, c’est bien ça. A la neuvième page d’un magazine étudiant à tirage de masse, on raconte dans les moindres détails et avec fierté comment on a réussi à obtenir une turlutte en un temps record. S’ensuit même la petite phrase de conclusion, que je trouve plutôt d’une misogynie profonde mais que je vous laisse interpréter comme vous voulez : « It was all if she’d done it all before… maybe she was a second year ».
Je me sens un peu triste pour ce type. Je lui souhaite sincèrement d’avoir foutu un faux nom – « Gabet-Leapee » n’a pas l’air très commun au Royaume-Uni – parce que lorsqu’on est un jeune fresher britannique qui ne se sent plus pisser parce qu’on n’a plus les parents sur le dos et qu’on veut faire de sa première année une formidable orgie, on peut publier des trucs qu’on peut regretter amèrement après. Et puis de toute manière, il reste une photo débile à côté de l’article, histoire qu’on y assimile bien un visage quoi… Bon, vous allez me dire que pour un gauchiste admirateur de Mai 68 comme moi, c’est mal venu de s’offusquer de cette simple conséquence des actions jointes de libération sexuelle et de liberté de parole des années 60. Loin de moi l’idée d’être réac.
L’édito du magazine en parle assez crânement d’ailleurs : “If you’ve ever been captured by terrorists, danced through Oxford Street in your pants or gotten a blowjob on Tottenham Court Road, then Pi can deem you as truly experimental (…) If you don’t think this sounds fun then you could a) suggest funner things, or b) go back to your obviously much more crazy life, and use this magazine as toilet paper”. Les histories de cul du premier couillon, bonne matière à faire des articles ça. On peut toujours blâmer le côté kikoo-alcool du titre du magazine étudiant « souterrain » de Sciences Po (In Vodka Veritas), mais mon Dieu, qu’est-ce que c’est plus fin que ça quand même. Y’a deux-trois sous-entendus trash, un peu de déconne, mais au moins, y’a une vraie réflexion, et finalement un vrai débat sur l’école elle-même, et bien poil à gratter pour le coup (magouilles de l’administration, réformes assassines, etc…). Dans ce que j’ai lu là, que dalle.
Mais bon, on nous parle des conséquences soi-disant gravissimes des photos Facebook, mais qu’est-ce que ce mec va bien pouvoir dire si, sept ans plus tard, dans un entretien d’embauche, un employeur lui montre le vieil article racorni du Pi Magazine n° 677 et lui demande si c’est pas lui le gars au regard bovin à côté ? « You got a blowjob, but you won’t get this job! » Ahah. Ou mieux, encore, imaginons qu’il démarre une carrière politique, qu’il se démerde bien et qu’au moment où il se présente aux primaires de son parti, un Yann Barthès anglais brandisse l’article débilos pondu par le gamin trop vite entré dans l’âge adulte ?
Vous en connaissez un, vous, de chef d’Etat qui a dû rendre compte publiquement d’une fellatio… Hm ? Ah ? … Ah oui, celui-là !
...
Certes, certes.