« Le tex-te est rejet-té. » « WAAHHHAAOOUUAAAIIIS §§§ »

Cette délicieuse sentence, c’était il y a quelques semaines, lorsque Christine Albanel recevait une sévère gifle à l’Assemblée, délaissée par ses députés glandeurs en week-end de Pâques et assaillie par une flopée de parlementaires-ninjas littéralement sortis de derrière les fagots. La loi Hadopi, mettant en place une autorité administrative opaque et absconse en capacité de sanctionner n’importe quel internaute innocent sans aucun recours judiciaire, n’était cependant pas occise. Pansement foireux de l’industrie du disque mais néanmoins condition inébranlable de la présence d’Albanel au Ministère de la Culture, la créature se meut encore et, clopin-clopant, le bidule va signer son grand retour ce mois-ci à l’Assemblée et va connaître son sort final, dans un suspense insoutenable qui aura eu le mérite de faire s’intéresser les Paw… Geeks à la politique.

Enième retournement de situation, le concours inattendu d’un nombre incalculable d’artistes de gauche (quatre en tout), en émoi devant le comportement du Parti Socialiste à l’égard de la loi, a récemment secoué la blogosphère. On se souvient tous de la fameuse pétition pro-Hadopi qui avait mobilisé des dieux vivants de la chanson comme le phénoménal Renan « Papapapayapapapa » Luce et l’intarissable Christophe « Danonino » Maé. Aux côtés de ces monuments de la chanson française aux compositions orgasmiques, on pouvait voir les noms d’artistes totalement inconnus et même des pseudonymes étranges qui rappelaient des personnages de roman. Sans doute la vieille manie de notre bonne droite nationale de mobiliser des électeurs fictifs pour arriver à ses fins. « Oh, bouh, c’est facile de sortir les vieux dossiers, d’ailleurs Mitterr… » D’accord, d’accord, c’est du trollage. Ils ont changé de nom, ils ont les mains propres maintenant, mais la RPRite est une maladie à rechutes... Mais revenons à ce quarteron de has-beens en retraite. Vous serez sans doute bouleversés d’apprendre que Pierre « Plus Plus » Arditi, Juliette « Fifties » Gréco, Maxime « Mon Frère » Le Forestier et Michel Piccoli (pas drôle, c’est dur de le vanner lui) ont envoyé une lettre ouverte à la gauche pour exprimer leur déception à base de « Vous avez perdu votre âme », « Vous êtes les avocats du capitalisme débridé », « Le major m’a dit que c’est pas bien ce que vous faites » (halala, je trolle encore)… Frédéric « Internet fait exploser des bombes sales dans votre salon » Lefebvre s’est empressé de brandir la lettre à la tronche de la gauche avec un Ha-ha nelsonien, histoire de voir les socialistes se répandre en excuses ou disparaître en fondant comme des méchants de dessin animé. Sérieux coup, hein ? On est tous foutus, hein ? Pfa.

Monsieur Sarkozy, qui prend tant de plaisir à instrumentaliser l’Europe pour se jeter des fleurs, sera ravi d’apprendre que l’Union Européenne, mais aussi le Conseil Constitutionnel l’attendent au tournant, et projettent de rendre des textes débiles comme la loi Hadopi nuls et non avenus en vertu des libertés individuelles et de la présomption d’innocence, qui sont, me semble-t-il, des principes bien plus élevés que la rémunération d’un oligopole du disque poussiéreux qui ne génère plus que des MmmhBelle Demoiselle et des Papillons de Lumière. C’est déjà fait en partie d’ailleurs : je viens d’apprendre qu’une décision de l’UE a interdit la « riposte graduée », coupure de l’accès à Internet sans décision de justice. De plus, il y a bien sûr des millions de citoyens, d’internautes, d’artistes, de politiciens, d’économistes qui voient la loi Hadopi comme elle est, c’est-à-dire un canevas dément de violations du droit naturel, un dispositif inadapté qui vise surtout à protéger les fameux majors/titans inexpressifs aux visages de Pascal Nègre, alors que les véritables artistes ont déjà trouvé d’autres moyens de financement durables et crédibles, comme la multiplication des concerts, d’autant plus que la vente de CD et de DVD trouve toujours un public. Mais arrêtons d’énumérer l’infinité d’arguments contre ce projet de loi, nous les avons déjà lus partout, y compris dans les excellents articles de bloggeurs pawas comme RM ou Chozo.

Le truc qui m’a scandalisé, c’est l’histoire de cet employé de TF1, Jérôme Bourreau-Guggenheim, qui a commis le crime de simplement exprimer son opinion anti-Hadopi dans un mail PRIVE envoyé à la députée UMP du XVIIème, Françoise de Panafieu. Voici le lien, je n'arrive pas à le soulignébleuïser.

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/05/07/etre-anti-hadopi-lui-coute-son-poste-a-tf1_1189867_651865.html

Dans un mail gentillet et absolument anodin comme des milliers de citoyens en envoient à leurs représentants politiques tous les jours, il essaie de convaincre la députée de l’hérésie que représente Hadopi, convaincu qu’il faut « agir » contre cette loi. Allez savoir pourquoi (mais n’allez pas chercher très loin), il est convoqué quelques jours plus tard dans le bureau de son patron Arnaud Bosom, le chef du secteur numérique-informatique de TF1, pour s’entendre dire qu’il est licencié. Oui, oui, il est viré. Il assiste donc ébahi à la lecture de son mail personnel MOT A MOT par Bosom, qui conclut par une sentence complètement absurde : Jérôme Bourreau-Guggenheim est licencié pour « divergence forte avec la stratégie » de la chaîne, car selon la Une, la loi Hadopi est un « enjeu fort » pour eux. WHAT… THE… FUCK ?

Décomposons les aspects du scandale : 1°) Notre pauvre homme est licencié d’une chaîne privée pour l’expression d’une opinion contre une loi publique. T’es contre Sarko, t’as oublié qu’ici c’était Sarko TV, t’es viré. Le licenciement est salement abusif. 2°) Mais, SURTOUT, il y a une violation gravissime du secret de la correspondance privée ! COMMENT un mail PRIVE envoyé à une DEPUTEE a-t-il pu tomber dans les pattes d’un BOSS DE TF1 ?

Vous l’aurez compris, ça montre bien que nous sommes dans la même situation que l’Italie, avec Berlusconi et son empire médiatique. C’est strictement pareil ! Le mélange des genres est total. Envoyez une lettre au gouvernement, au Président, à un député UMP ou à TF1, elle arrivera au même endroit, dans une espèce de grand bureau commun, comme si la Une faisait maintenant partie intégrante du gouvernement français. Mais de quel droit TF1 doit-il s’immiscer dans les affaires POLITIQUES ? Comment cette chaîne peut-elle avoir un droit de regard sur la correspondance du gouvernement afin d’étendre son contrôle sur ses employés et ses téléspectateurs, dont, rappelons-le, elle dit vendre le cerveau à Coca-Cola ? La France n’est pas dirigée par un gouvernement élu, elle l’est par un complexe Sarko-Amis de Sarko-TF1 aberrant qui fait froid dans le dos. Le plus dingue, c’est de se demander ce qui a pu passer par la tête de Bosom pour penser virer son employé de cette manière sans que ceci n’occasionne aucun remous.

Panafieu dit avoir transmis le mail au Ministère de la Culture, car les arguments développés à l’intérieur étaient intéressants. Si elle dit vrai, l’action peut être compréhensible même si elle aurait dû demander l’autorisation à notre homme. Le Ministère de la Culture, « extrêmement surpris » ne comprend pas comment TF1 a pu entrer en possession du mail. Ben écoutez, les gars, les faits sont là. Soit vous êtes complètement hypocrites, soit il y a parmi vous un petit malin qui a cru bien se faire voir par ses amis de la Une en leur refilant le mail, espérant je-ne-sais-quoi en retour. « Attention, regarde un peu dans ton secteur, il y a des types subversifs, regarde ce que ce bouffon nous a envoyés en croyant ne s’adresser qu’à nous. Ils sont bien cons ces citoyens. »

Tout ce qu’il y a à dire, c’est que l’affaire est dramatique et remet totalement en jeu la légitimité et l’intégrité du gouvernement et la « déontologie » de TF1. Les jours passent et en grattant le papier peint moisi d’Hadopi, on découvre des procédés toujours plus crasseux et des intentions toujours plus nauséabondes. Rappelez-vous, l’étrange « mouchard » proposé par Albanel pour permettre d’être blanchi de toute accusation de téléchargement sauvage… On a cette désagréable impression d’une loi à tiroirs dont on ne connaît pas la teneur, d’un truc glauque et sombre tout corrompu à peine dissimulé, et c’est diablement inquiétant quand on sait qu’il reste encore trois ans à ce régime, à glisser des bombes à merde clientélistes au milieu d’autres lois légitimes et importantes (car l’UMP en propose, quand même) relatives à la crise et à de réelles urgences économiques capitales. Et les députés de la droite ne sont pas dupes, eux aussi sentent le truc moisi derrière tout ça et se désengagent progressivement du texte dans une fronde bien sentie…

Evidemment, l’employé va se défendre et va saisir bien légitimement les prud’hommes et la Halde. Gageons que l’affaire prendra encore plus d’ampleur. C’est déjà bien parti en tant que news principale du site lemonde.fr et news à sensation de Libé.

Hadopi, autodestruction programmée dans quelques semaines tout au plus. La démocratie finit toujours par gagner, si on le veut bien.